Regard d’un adhérent sur French-Road

Publié par Emmanuel PESENTI le

La « French »

Non, non, vous n’êtes pas à la rubrique cinéma, malgré ce titre trompeur, mais bien sur un article traitant de la digitalisation de la société. Il y a quelques jours à peine, je découvrais une superbe initiative française que je souhaite aborder ici : la French-Road.

La French-Road, qu’est-ce qui se cache exactement derrière ce curieux patronyme ?

Eh bien, en premier lieu, c’est une association. Celle-ci a pour ambition de faciliter la vie du e-citoyen par la mise en œuvre de la digitalisation de l’administration (voire de l’administratif au sens large), grâce à la carte d’identité électronique. Inspirée du modèle estonien (qui a quelques longueurs d’avance sur le sujet), la French-Road serait ainsi une infrastructure d’échanges sécurisée qui donnerait un accès numérique aux services de l’État (mais également à certains services privés) après identification via la carte d’identité électronique.

Un dessin valant mieux qu’un long discours, on pourrait ainsi représenter la French-Road

Très bien, mais à quoi ça sert, me direz-vous ? Quelques exemples assez parlants :

– Vous avez besoin de renouveler votre passeport ? Plus besoin de vous déplacer en mairie à des horaires qui ne vous arrangent pas forcément : vous faites la demande en ligne à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, en vous connectant avec votre e-carte d’identité. Vos données d’état-civil et biométriques sont déjà enregistrées dans les serveurs de l’État et vous pouvez acquérir le timbre fiscal virtuel en ligne et joindre une photo numérique récente. Gain de temps appréciable et les forêts vous remercient du gain de papier !
– Vous êtes hospitalisé en urgence après un accident ? Grâce à votre e-carte électronique, les médecins ont immédiatement accès à votre dossier médical sans avoir à remplir de formulaire sur vos antécédents (surtout si vous n’êtes pas en état) et connaissent ainsi les éventuelles allergies et autres contre-indications médicales. En outre, l’admission administrative est automatisée en lien avec la sécurité sociale ainsi qu’une éventuelle prise en charge par votre mutuelle.
– En période d’élection, le vote électronique, sécurisé grâce à la e-carte d’identité, permettrait des économies considérables liées à la non-impression des professions de foi et bulletins de vote (dématérialisés) et à la gestion opérationnelle des bureaux de vote (même si ce sont des bénévoles qui s’y collent).

Vous l’aurez compris, à terme la e-carte d’identité pourrait bien remplacer à elle seule : CNI, carte Vitale, carte de mutuelle, carte d’électeur, attestation d’assurance, carte de crédit et nous permettre de réduire au maximum toutes les paperasseries administratives fastidieuses, contraintes et peu efficaces à l’ère numérique… Les Estoniens sont d’ailleurs très fiers de leur e-carte d’identité, opérationnelle depuis 2002, et des avantages qu’elle leur procure. Pour se faire une idée, ils estiment ainsi économiser une hauteur de Tour Eiffel de papier par mois : pas si mal pour un pays d’à peine un million et demi d’habitants.

Alors quels sont les freins et les obstacles à ce projet et à ses perspectives d’amélioration du quotidien du citoyen ?

Tout d’abord, en matière d’infrastructure, le point clé pour emporter l’adhésion du public est la sécurisation de l’architecture technique d’échanges : sécurité d’accès, sécurité des données échangées, protection contre les risques de fraude, traçabilité des transactions effectuées. La technologie ad hoc existe : l’Estonie l’a mise en œuvre avec succès avec sa dorsale X-road (dont le nom de French-Road s’inspire). Sans entrer dans les détails techniques (je ne suis pas spécialiste de la sécurité informatique), la sécurisation se fait via plusieurs technologies fondamentales :

Puce électronique et code PIN pour le contrôle d’accès
Cryptage des données échangées via l’infrastructure X-Road
Technologie blockchain (enregistrement distribué des transactions) pour la protection contre la fraude et la traçabilité des transactions

La technologie est donc prête et l’exemple estonien en est la preuve.

Les autres freins sont surtout d’ordre « psychologique » :

– Le syndrome « Big Brother » : l’ensemble des données personnelles semble soudain « accessible ». Et les données susceptibles d’être détournées à des fins de traitements moins avouables. Pour beaucoup, cela ressemble un peu trop au monde que George Orwell avait imaginé, avec ses perversions potentielles par un pouvoir qui deviendrait totalitaire. Si on y réfléchit bien, les données en question sont déjà accessibles sur différents serveurs et moins bien sécurisées qu’elles ne le seraient dans une infrastructure X-road nationale. Le risque qu’elles soient piratées par une tierce partie pour une utilisation détournée est donc plus grand aujourd’hui qu’il ne le serait demain avec la French-Road, compte tenu de la sécurisation technologique de son infrastructure. Qui plus est, la mise en œuvre du nouveau Règlement Général sur la Protection des Données de l’UE en mai 2018, auquel la French-Road sera pleinement conforme, renforce l’arsenal des mesures de protection de ses données personnelles mises à la disposition du citoyen (avec notamment le consentement explicite et le droit à l’oubli). Au-delà de ce règlement, en French-Road, le citoyen reste propriétaire de ses données dont il a la maitrise grâce à la traçabilité.

– L’épouvantail de la perte d’emploi dans l’administration : il ne faut pas se le cacher, la mise en œuvre effective de la French-Road induira à terme une sensible diminution des emplois de recueil de demandes et formulaires dans la plupart des administrations. Ces emplois, à faible valeur ajoutée, devront muter petit à petit vers des prestations de service ou de conseil pour le citoyen, plus motivantes et intéressantes pour les personnels concernés, mais en moindre nombre (on fera mieux avec moins). Cette perspective doit être mise en regard de la volonté de réduction de la dette publique et des emplois dans la fonction publique, par le biais de non renouvellement des départs : il ne s’agit pas seulement d’une approche comptable, mais aussi d’une transformation progressive mais en profondeur des métiers vers plus de valeur ajoutée pour le citoyen. En particulier, des cellules d’assistance devront voir le jour pour accompagner les personnes n’ayant pas d’accès internet dans leurs démarches au sein de cette administration numérique.

Des perspectives d’amélioration de la vie quotidienne du citoyen

Les économies réalisées devront en partie être redéployées pour financer de nouveaux métiers. Il y a là un véritable programme de conduite du changement à prendre en compte pour anticiper les actions à mener et prévenir la résistance au changement. L’administration fiscale qui, du point de vue citoyen, a plutôt bien géré le virage digital et la modification des emplois liés à la dématérialisation de la déclaration d’impôts, prouve toutefois que le pari peut être gagné.

En conclusion, la French-Road offre des perspectives d’amélioration de la vie quotidienne du citoyen plus qu’intéressantes, mais sa mise en œuvre ne se résume pas à un seul déploiement technologique. Celui-ci doit s’accompagner d’une évolution des mœurs quant à la gestion des données personnelles et à la vision du service public. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour aider la French-Road à réussir ce challenge.

Bruno Laslandes, adhérent French-Road
Docteur ès Sciences Mathématiques
Expert conseil en transformation des entreprises


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